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La danse contemporaine de Taïwan était de retour au Festival d'Avignon, à la "Condition des Soies"

  • Photo du rédacteur: barakjean
    barakjean
  • 27 juil.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 août

Taïwan en Avignon

"Push and Pull" de LAI Hung-chung,

"Mutuel" de LAI Yun-chi,

"Palingénésie" de CHUANG Po-hsiang,


Ce sont les trois pièces de danse contemporaine présentées par le Centre Culturel de Taïwan à Paris au "Théâtre de la Condition des Soies", durant le Festival d'Avignon "le Off".

Ainsi qu'un spectacle de cirque, comme tous les ans depuis la fin du confinement pour cause de pandémie mondiale.

Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance. Taïwan en Avignon.
Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance. Taïwan en Avignon.

"Push and Pull"


Le Tai chi chuan est une discipline multiséculaire chinoise, créée selon la légende par un moine taoïste vers le douzième ou le treizième siècle. Considéré en occident comme un art martial, il a toutefois -comme l’aïkido- maintenu sa dimension spirituelle, contrairement au judo ou au karaté qui sont devenus des disciplines sportives dédiées au combat. Ils ont gardé de leur origine mystique le principe de discipline intérieure, source de paix de santé et d'équilibre par la mise en tension des contraires, le yin et le yang. En noir le yin, le féminin, la lune, l'obscurité, la fraicheur et la réceptivité, en blanc le masculin, le soleil la chaleur la luminosité, l'élan et l'action, "les puissances qui président au dynamisme de la nature et à la transformation des êtres et des choses".

Il est donc tout naturel qu'il s'incarne dans un couple qui le décline quasi à l'infini dans une danse au corps-à-corps fluide comme l'eau.


Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance Taïwan en Avignon
Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance Taïwan en Avignon

Le principe même des arts martiaux est de créer le vide intérieur dans le kata, l'enchaînement solitaire des figures symboliques qui installent la paix intérieure. De même dans le couple, c'est de ce vide ontologique qu'advient entre eux le mouvement.

C'est ce principe dynamique qui crée la danse elle-même comme métaphore de la création, l'articulation plus que l'affrontement entre le masculin et le féminin, source du désir et de la vie.


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Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance


Ainsi le mouvement semble perpétuellement surgir comme de lui-même selon le principe d'action réaction: quand on te pousse, tire, quand on te tire, pousse. "Push and pull". Toujours créer le vide rends les corps légers comme plume. Tout y semble évident et facile, mais c'est une illusion. La grâce ne se donne pas, elle se conquiert.

Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance
Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance


Par abus de langage, on le traduit parfois par répulsion attraction, si je t’attire tu me fuis, si je te fuis tu m'attires. Il en est ainsi des concepts, on les tord à notre convenance. Chacun lira cette pièce très aérienne, virtuose, à l'aune de ce qu'il a vécu, de sa sensibilité propre et des émotions multiples qu'elle fait vibrer en chacun de nous. C'est un duo amoureux non dénué de frictions, avec toutes les tensions subtiles entre attirance et désir de liberté, entre l'attachement et la lutte contre l'emprise du désir de l'autre.

Sous son évidence se cache l'universel à l'image de cet art qui a traversé les siècles, qu'on rencontre encore chaque matin et chaque soir dans tous les parcs publics en Chine.

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Push and Pull de la Compagnie Hung Danse, chorégraphie de LAI Hung-Chung avec LEE Kuan-ling, LU Ying-chieh, WU Shin-jie, CHIU Po-sheng en alternance


 "Mutuel" de LAI Yun-chi


"Mutuel" Chorégraphie LAI Yun-Chi (Mai) Avec LAI Yun-Chi, CHANG Zhi-Xuan, CHAN Pei-Hsuan, YEH An-Ting
"Mutuel" Chorégraphie LAI Yun-Chi (Mai) Avec LAI Yun-Chi, CHANG Zhi-Xuan, CHAN Pei-Hsuan, YEH An-Ting


Avec "Mutuel" LAY Yun-chi signe un quatuor féminin pour le moins original, les quatre danseuses -dont la chorégraphe- sont attachées entre elles par leur longue chevelure. Métaphore certes, mais contrainte bien réelle, la danse en est sévèrement entravée.

Dans la culture asiatique, la longue chevelure des femmes est un symbole de beauté et un don du divin, elle se doit d'être respectée. Couper ses cheveux était un manque de respect envers ses parents et les Dieux, c'était jadis une marque de lien social et de dignité, les hommes portaient également une tresse, la couper était un sacrilège puni de mort.


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"Mutuel" Chorégraphie LAI Yun-Chi (Mai) Avec LAI Yun-Chi, CHANG Zhi-Xuan, CHAN Pei-Hsuan, YEH An-Ting


C'est dire que c'est loin d'être anodin, en occident même se raser le crâne est pour une femme un acte de révolte et d'insoumission. Il a été en France en 45 une marque de vengeance et d’infamie pour les femmes accusées de "commerce" coupable avec l'ennemi. Il reste dans le monde entier un emblème de la féminité et de la beauté, mais la vie moderne en a décidé autrement: une belle chevelure demande beaucoup de soins et son entretien prend beaucoup de temps.

Ainsi cette belle chevelure -très probablement ici augmentée- est une longe qui relie les femmes entre elles et les asservit, cette contrainte radicale impose à la danse une inventivité et une virtuosité rare.

Chacune dépend des trois autres, chacun de ses mouvements s'impose au groupe, et réciproquement.

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"Mutuel" Chorégraphie LAI Yun-Chi (Mai) Avec LAI Yun-Chi, CHANG Zhi-Xuan, CHAN Pei-Hsuan, YEH An-Ting


La danse est métaphore, elle se lit à l'aune de sa propre image mais elle est le discours décliné en mouvement du chorégraphe et de ses interprètes, contrairement à la danse traditionnelle qui devait se reproduire strictement à l'identique, jusqu'aux expressions même du visage ou aux mouvements des doigts. La danse traditionnelle est une paraphrase mémorielle stricte; créative, la danse contemporaine redonne de la liberté à l'interprète et aux interactions du groupe.

Ainsi celle de Mai représente à la fois l'aliénation dans la cellule des femmes et la famille, comme le génie qui permet de les transcender, d'en faire le lien qui libère la créativité.

C'est d'une virtuosité à la mesure de l'invention du possible à partir de l'aliénation et de l'impossible: au-delà de la contrainte se dévoile le génie.

Au-delà de la cellule familiale et de ses contraintes on peut y deviner la marque de l'urgence de tout un peuple: les Taïwanais sont sous la menace permanente de leur immense voisin qui refuse leur indépendance, leur génie est exacerbé par cette situation impossible. "Vis aujourd'hui comme si tu pouvais mourir demain, d'ailleurs tu peux mourir demain".

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"Mutuel" Chorégraphie LAI Yun-Chi (Mai) Avec LAI Yun-Chi, CHANG Zhi-Xuan, CHAN Pei-Hsuan, YEH An-Ting



 "Palingénésie" de CHUANG Po-hsiang



Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO
Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO


En apparence, "Palingénésie" la chorégraphie de Po-Hsiang CHUANG est très différente des autres. Trois hommes quasi nus habillés et cagoulés comme des catcheurs ne forment qu'un seul corps mouvant indissociable. On pense à un "monstre de l'espace" polymorphe, ou au "retour des morts-vivants". Le visage étant le miroir de l'âme nous en sommes réduits à cette inquiétante étrangeté et le malaise s'installe.

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Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO


La surprise passée, on retrouve dans cette lumière crépusculaire le principe du mouvement perpétuel qui est la marque de l'art chorégraphique de Taïwan, et de la culture bouddhiste en général. Celle de l'éternel retour, comme si ces humanoïdes ou cet étrange organisme indifférencié étaient en attente de réincarnation. Sous quelle forme reviendrons-nous?

Si notre vie future est déterminée par nos vies passées, nos mérites et démérites, nos bonnes actions ou nos crimes, ce qui est un formidable facteur de justification de l'injustice sociale et le poids paralysant de la culpabilité du misérable, que deviendrons-nous?

Rassurons-nous, comme nos catholiques désargentés par leurs excès de magnificences ou de saints massacres on inventé la vente des "indulgences" pour renflouer les caisses vides de l'église, les criminels bouddhistes peuvent racheter leur fautes en intégrant pour un temps un monastère.


Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO
Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO

Palingénésis signifie retour à la vie, renaissance et régénération.

Les croyances à la réincarnation, à la résurrection ou à la métempsychose se trouvent partout où l'humanité refuse sa propre finitude. On retrouve l'orphisme au 5eme siècle en Grèce:

 "L'âme humaine, selon de certains cycles de temps, passe dans des animaux, de celui-ci en celui-là ; tantôt elle devient un cheval, tantôt un mouton, tantôt un oiseau terrible à voir… ou bien elle rampe sur la terre divine, rejeton des froids serpents" Orphée tiré de Proclos, commentaire de la République de Platon.


Autre chose est de se laisser envoûter par ce spectacle fascinant, inquiétant, d'une sulfureuse beauté.

La masse informe bouge, se transforme, on l'imagine gluante comme dans une poche amniotique. Là encore la contrainte est absolue, faire évoluer et danser cette "chose" tient de la prouesse improbable, et pourtant le chorégraphe réalise l'impossible.

Faut-il avouer qu'au final, en sa présence, l'arrachage des masques est un vrai soulagement, un retour au réel?


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Chorégraphie : Po-Hsiang CHUANG avec ong Kuan YING, Kuan-ling LEE, Chien-yao LIAO


Taïwan en Avignon


Présente discrètement depuis plus de vingt ans au Festival d'Avignon, la République de Taïwan a trouvé à la "Condition des Soies" son adresse incontournable, où elle produit depuis la fin du covid trois puis quatre spectacles par jour. Aucun de ces spectacles ne se ressemblent, si ce n'est par leur excellence et leur diversité, justement. Ils surprennent par leur originalité et leur inventivité, totalement contemporains et totalement orientaux, ce qui ne suffit pas à expliquer leur engouement et leurs guichets fermés. Ils mériteraient tous de se produire en France, en Europe, et au-delà. C'est financièrement difficile, les budgets de la culture fondent encore plus vite que nos glaciers.

Eux-mêmes ne savent pas de quoi demain sera fait, la Chine continentale menace, mais Taïwan est éternelle, on ne gomme pas l'Histoire ni la Culture.


Photos et commentaires Jean Barak

Mutuel par Lai-yun CHI. (Mai)
Mutuel par Lai-yun CHI. (Mai)


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© 2020 par Jean BARAK Reporter Photographe

 

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