"Mythologies" d'Angelin Preljocaj au Grand Théâtre de Provence
- barakjean
- 17 févr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 févr.
Le Grand Théâtre de Provence d'Aix reçoit les Mythologies d'Angelin Preljocaj, chorégraphie qu'il avait accueillie à sa création, en 2022.

Mythes et légendes
Depuis que Sapiens est devenu Sapiens Sapiens, il a créé des mythes et des légendes innombrables, peuplé le monde d'une multitude de Dieux. Ils fréquentaient les mortels, se reproduisaient parfois avec eux et engendraient des demi-dieux. Ceci chez les Grecs et les Romains qui avaient peu ou prou les mêmes avec d'autres noms, mais chaque continent avait les siens propres, en très grand nombre. Puis l'occident a inventé un Dieu unique, terrible et vengeur, ensuite un fils rédempteur, le Messie, et quelques prophètes pour en divulguer la parole. Les juifs le sont restés, les protestants ont protesté, les orthodoxes ont fait bande à part, les musulmans venus plus tard ont emballé et reconnu le tout avec des nuances, mais nous en sommes déjà à quatre sur le même territoire, chacun détenteur de la vraie vérité sur la vraie foi, et prosélyte. Ils n'ont donc pas manqué de s'étriper les uns les autres pendant des millénaires, en Son Nom.
C'est dire qu'il y a là de quoi créer cent et mille chorégraphies. Angelin Preljocaj a ouvert la boite de Pandore mais Il ne s'y enfermera pas, quoique le filon soit inépuisable: Il vise au-delà: l'universalité de la fonction mythopoïétique elle-même.

Patchwork
On peut bien sûr décliner tous les mythes évoqués, qui commencent par le catch comme métaphore d'une lutte fictive dont personne n'est dupe, ni les lutteurs ni le public, avec ses archétypes et sa dramaturgie où on rejoue une lutte codée, comme des enfants qui regardent inlassablement le même film ou redemandent toujours la même histoire qu'ils connaissent par cœur, dont ils ne tolèrent aucune variation.

Nous y verrons donc du catch, mais également le royaume des Amazones avec les amours de leur reine Thalestris et d'Alexandre le Grand, Zeus et Danaé qui engendrèrent Persée de leur union interdite, le dit Persée qui malgré les Gorgones qui la protègent tua la Méduse au regard assassin grâce à un miroir, les Crétois qui sacrifient une jeune vierge tous les sept ans en la livrant en pâture au Minotaure, enfermé dans le labyrinthe construit par Dédale, dont le nom propre deviendra commun.
Le Minotaure, mi-Dieu mi-Taureau né de l'union contre nature d'un taureau blanc et de Pasiphaé, malédiction de Poseidon pour punir Minos qui lui aurait manqué de respect.
Quand on a l'éternité devant soi on s'ennuie, toutes les turpitudes vous sont donc permises.

Mais également les délices du Paradis terrestre...

...Arès et Aphrodite, quand le Dieu de la Guerre tombe amoureux de la déesse de l'amour et de la beauté, on appellerait ça une dissonance cognitive, la danse des nymphes des sources des lacs et des fontaines, les Naïades de nos rêves les plus fous...


Suivront les Gémeaux, Castor et Pollux, Apollon et Artémis, ploutos et Philomélios...Puis les célébrations Maya, l'envol et la chute d'Icare...

, le final...et l’Épilogue.


Une vaste fresque
Mythologies est une vaste fresque qui ne suit pas le cours de l'histoire mais un fil thématique de feu et de sang, jusqu'à la chute d'Icare qui voulut trop approcher le Soleil, privilège divin, ou encore les célébrations Maya, le sang des jeunes vierges ravit les Dieux terribles, les premières règles sont la garantie de la fécondité, et les sacrifices des prisonniers -hommes femmes et enfants- par centaines, les manifestations de leur gloire et de leur toute puissance. Rien de nouveau sous le soleil.

On peut suivre cette vaste fresque comme une grande bande dansée, une bande dessinée en temps réel par le corps des danseurs et des danseuses dans tout l'espace de la scène, tenter d'y retrouver le texte implicite et les citations légendaires ou se laisser emporter par le torrent tourbillonnant de ces vingt danseuses et danseurs, se laisser séduire par leur beauté, leur perfection technique, et la virtuosité de l’œuvre qui caractérise le Maitre.

La marque du Maitre
Angelin Preljocaj recherche la perfection et il l'atteint. Au delà de cinquante créations on évitera de l'écrire en dithyrambes, le public qui applaudit toujours debout comme un seul homme y suffit, vox populi, vox dei.
Il maitrise l'art de la composition comme un musicien, déclinant soli, duos, trios, grands ensembles, torpeur ou vivacité, métaphores et métonymies, dans une grande célébration de la féminité et de la virilité. Sans oublier les amours saphiques ou viriles, ça ne fait plus scandale qu'au catéchisme où ça se fait mais ça ne se dit pas.

Memento mori
Il y a surtout la grâce et la beauté malgré les récits sauvages, de fureur et de sang, les tyrans qui se prennent pour des Dieux et les Dieux pour des tyrans, le massacre des innocents toujours recommencé. Il semble que ce soit très loin de s’arrêter, bien au contraire. Il fallait bien inventer les Dieux pour expliquer toutes ces monstruosités.

Alors on danse.
Ou on communie dans les théâtres par le truchement de la danse, ici on le peut encore librement. Pour le moment.

Photos et commentaires Jean Barak
Avec Teresa Abreu, Lucile Boulay, Elliot Bussinet, Araceli Caro Regalon, Leonardo Cremaschi, Lucia Deville, Chloé Fagot, Mar Gomez Ballester, Alfonso Gouveia, Beatrice La Fata, Victor Martinez Càliz, Ygraine Miller-Zahnke, Florine Pegat-Toq, Agathe Peluso, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Leonardo Santini, Redi Shtylla, Owen Steutelings et Micol Taiana.
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